L'autosuffisance, c'est quoi pour vous?
- Cécile Eeckhoudt

- il y a 18 heures
- 5 min de lecture
Quand on parle d'autosuffisance, on pense parfois isolement ou repli sur soi. Et si c'était exactement l'inverse ? Pour nous, l'autonomie se construit aussi par l'entraide, les savoir-faire et la résilience locale.
Introduction
Quand je parle d'autosuffisance avec les personnes que je rencontre, je vois parfois passer un petit moment de surprise. Puis viennent les images : survivalisme, isolement, repli sur soi, retour en arrière… voire mode de vie complètement marginal.
Mais est-ce vraiment cela, être plus autonome ?
Pour moi, certainement pas.
L'autosuffisance que je défends n'est pas celle d'une famille retranchée derrière sa clôture essayant de tout produire seule. Elle repose au contraire sur une idée beaucoup plus réaliste : réduire nos dépendances les plus fragiles tout en renforçant notre capacité individuelle et collective à répondre à nos besoins essentiels.
Produire une partie de son alimentation, mieux gérer l'eau, réduire ses besoins énergétiques ou retrouver certains savoir-faire en font partie. Mais connaître ses voisins, échanger des compétences, mutualiser des équipements et construire des réseaux locaux solides en font partie aussi.
Parce qu'en matière de résilience, vouloir tout faire seul est probablement l'une des stratégies les moins… résilientes.
L'autosuffisance ne signifie pas vivre seul
Ma propre expérience me l'a appris : ma famille n'aurait jamais pu vivre notre projet d'autosuffisance sans les personnes qui nous entouraient.
Les voisins deviennent des ressources, des relais, parfois des enseignants. L'un possède un outil, l'autre connaît une technique. Une personne produit quelque chose que l'autre ne produit pas. On échange des connaissances, des services, du temps ou simplement un coup de main.
C'est ainsi que je conçois une communauté résiliente : non pas comme un groupe capable de vivre sans le reste du monde, mais comme un réseau suffisamment diversifié pour ne pas dépendre d'un seul maillon.
Et cette idée ressemble étrangement à ce que nous observons dans les écosystèmes : la diversité des fonctions et des interactions contribue à leur capacité d'adaptation.

Une autonomie fondée sur l'interdépendance
Dans une communauté humaine résiliente, plusieurs choses deviennent possibles :
multiplier les savoir-faire et les ressources disponibles localement ;
transmettre des connaissances entre générations ;
mutualiser certains outils et équipements ;
échanger des productions ou des services ;
créer des solutions collectives pour l'alimentation, l'eau ou l'énergie ;
conserver une mémoire des pratiques adaptées au territoire.
Il ne s'agit donc pas de supprimer toute dépendance.
Il s'agit de choisir de meilleures interdépendances.
Cette nuance est fondamentale.
Un territoire qui dépend entièrement de longues chaînes d'approvisionnement pour se nourrir ou répondre à ses besoins essentiels est vulnérable. Mais un individu qui prétend produire seul sa nourriture, son énergie, ses matériaux, réparer tous ses équipements et maîtriser tous les savoir-faire nécessaires à son existence l'est également.
Entre ces deux extrêmes existe un espace beaucoup plus intéressant : l'autonomie territoriale et collective.
Combien de personnes faut-il pour faire communauté ?
C'est ici qu'il faut être prudent avec les chiffres.
Les recherches associées à l'anthropologue Robin Dunbar ont popularisé l'idée qu'un humain peut entretenir un réseau d'environ 150 relations sociales stables, organisé en plusieurs cercles de proximité. Des études ultérieures ont retrouvé des structures comparables dans différents réseaux de communication, même si le chiffre ne doit évidemment pas être interprété comme une frontière universelle et rigide.
Cela nous apprend quelque chose d'intéressant pour la résilience : la qualité du lien compte autant que la taille du réseau.
Il n'existe donc pas un nombre magique d'habitants à partir duquel un village deviendrait soudainement autosuffisant.
Ce qui importe davantage est la capacité d'un territoire à créer plusieurs communautés humaines à taille relationnelle, elles-mêmes reliées entre elles.
On peut avoir un noyau de voisins qui s'entraident, un groupe autour d'un jardin collectif, un réseau de producteurs, des artisans, une association citoyenne, une municipalité, des entreprises et des organismes qui coopèrent.
L'autonomie devient alors un maillage, et non une forteresse.
Comment passer de l'idée à la réalité ?
C'est là que l'autosuffisance devient particulièrement intéressante : elle peut commencer très modestement.
1. Rassembler autour d'un projet concret
Une communauté ne naît pas nécessairement parce que quelqu'un décide de « créer une communauté ».
Elle peut commencer autour d'un projet.
Un jardin communautaire ou nourricier peut devenir un espace d'apprentissage et de partage de semences. Une cuisine collective peut permettre de transmettre les techniques de conservation. Un système de partage d'outils peut éviter à vingt familles d'acheter vingt fois le même équipement.
Le projet concret crée une raison de se rencontrer.

2. Créer de petits noyaux reliés entre eux
Il n'est pas nécessaire que tout un village fonctionne de la même manière.
Quelques personnes peuvent commencer.
Puis ce groupe peut se connecter à un autre : producteurs, citoyens, organismes, écoles, entreprises, municipalités…
Des projets québécois montrent déjà différentes formes de cette logique. La Cité Écologique de Ham-Nord, par exemple, combine depuis plusieurs décennies vie communautaire, agriculture, éducation, entreprises et partage de ressources.
En Estrie, Le Houppier explore une autre forme de maillage : milieu de garde en nature, ressources communautaires et personnes aînées réunis autour d'un projet intergénérationnel.
Il n'existe pas un modèle unique à reproduire. Et c'est justement le principe.
3. Retrouver la coopération
Nous n'avons pas besoin de réinventer systématiquement la roue.
Coopératives, organismes, groupes citoyens, réseaux d'échange ou initiatives informelles peuvent permettre de mutualiser des moyens sans demander à chacun de tout posséder.
Cela suppose aussi de reconnaître la valeur de compétences très différentes.
Cultiver, réparer, cuisiner, conserver, construire, enseigner, soigner, organiser, fabriquer, gérer…
Dans une logique d'autosuffisance collective, tout le monde n'a pas besoin de savoir tout faire. Mais nous avons besoin que les savoir-faire existent quelque part dans le réseau et puissent être transmis.
4. Conserver la mémoire du territoire
Cette dimension me paraît essentielle.
Quelles variétés poussent réellement ici ? Quelle partie du terrain conserve l'eau ? Quelles techniques ont fonctionné ? Quels matériaux vieillissent bien sous notre climat ? Quelles recettes permettaient autrefois de conserver les récoltes ?
Une communauté résiliente ne devrait pas avoir à recommencer son apprentissage à zéro à chaque génération.
Documenter les réussites et les échecs, transmettre les recettes, cartographier les ressources, conserver les semences et partager les observations permet progressivement de construire une véritable mémoire locale.
5. Tester, observer et faire évoluer
Enfin, il faut accepter une réalité qui m'est chère : nous n'avons pas toutes les réponses.
Et ce n'est pas grave.
La résilience ne consiste pas à trouver une solution parfaite une fois pour toutes. Elle consiste aussi à expérimenter à petite échelle, observer les résultats, corriger et recommencer.
Un territoire vivant évolue. Les solutions doivent pouvoir évoluer avec lui.
L'autosuffisance : moins dépendre, mieux coopérer
Alors, l'autosuffisance, c'est quoi pour vous ?
Pour moi, elle n'est ni un retour en arrière ni une volonté de nous couper du monde.
C'est la capacité de reprendre progressivement prise sur les systèmes qui répondent à nos besoins essentiels : alimentation, eau, habitat, énergie, savoir-faire et soin.
Parfois individuellement. Souvent en famille. Et très souvent collectivement.
L'objectif n'est pas de ne plus avoir besoin des autres. Il est de construire des relations, des compétences et des systèmes suffisamment diversifiés pour pouvoir compter davantage les uns sur les autres.
C'est cette vision de l'autosuffisance que nous voulons développer : concrète, progressive, locale, coopérative et profondément ancrée dans le vivant.
Et maintenant, par où commencer ?
L'autonomie ne se construit pas en un week-end. Elle commence par comprendre ses besoins, identifier ses dépendances et choisir les premières actions qui auront réellement du sens dans son contexte.


Commentaires